Juste une étincelle, Maison des arts de Bagneux 92, 2011

les yeux de ma mère

 
Les uns peuvent vous le décrire comme sculpteur, vidéaste, découpeur, verrier, voleur ou autres corps de métiers, les autres usant par la dérive de métaphore, de mécano du ratage, d’ampouliste, de projectionniste de lumière noire, de décolleur de peinture, de collagiste à pixel, d’associé dilettante, d’organisateur de compétence etc.… Alors qu’il y aurait un entre deux, au delà du vacarme ambiant que rédige l’ensemble des critiques et autres prélats de l’art contemporain sur l‘ensemble des médias, il y a bien un endroit où Frédéric Lecomte se Poy poy la littératé quand la critique nous donne le la. Certaines récurrences etincellent nos filaments quand il emprunte à l’image de la main des machines qui le dispensent de refaire les gestes qu’ils dessinent dans le clair de l’air. Des installations manifestes où sont convoqués une multitude de procédés, car Lecomte prend le monde entier pour son crayon de bois, dont la gomme lui sert de grand laboratoire expérimental où se formule une poétique qu’il ponce au papier de verre.S’il y a de l’art chez Frédéric Lecomte c’est pour habiter l’ennui, l’ordinaire y fait bon ménage, avec des petits extras comme une exposition. Il motive ce temps là quand le travail se met au travail de la même manière qu’on ne peut casser un fagot à la main, on ne peut le scinder qu’en brisant chaque brindille, l'ennuie anticipe le travail car ses machins en réalise le principe. Lecomte marque le pas quand il joue sans la lumière...Mais le portrait d’une bio ne permet pas de texte critique sur un travail qui le devance, alors s’accorder cette permission qu’on peut prendre pour  placer son petit commentaire et comme tout beau flatteur ne rit au dépend de celui qui l’écoute, cela nous vaut bien un plateau de fromage quand Lecomte perché sur sa chaise fabrique à ses heures perdues des lanternes pour des jours qui sans nuit.  M.B 2011

La trinité

Zygomatics & Le jardin des délices

Zygomatic Le jardin des délices

Lecomte)s(,la brute le truand, 2011, Le Générateur, Gentilly Paris

Ce qui la meut


Lui : Vous ne travaillez pas, hein !...


Cette activité, vous la foulez au pied, elle n’est pas à vraiment parler un hobby, une occupation, mais comme vous n’avez rien à faire d’autre, vous y retournez promptement. La paresse vous ressemble, mais elle n’est pas un métier, au plus, une attitude, d'ailleurs le travail n'est pas votre métier. En conséquence, elle ne peut s’inscrire dans les catégories du code des sociétés.

Votre profil, l’administration fiscale vous en a pourvu, le susnommé code NAF : 923A, que vous accusez sans conteste. En fait de travail, vous tondez le gazon de nos portes d’entrées, en ajoutant que la terre ici est moins épaisse et, plutôt que de modeler simplement une forme donnée à une chose, sans que cette chose sache qu’elle existe, vous étayez des idées posées en équilibre sur les bordures de leurs dessins, taillez des jardins, exposez vos natures ; tout cela vacille mais ne rompt pas.
Alors me voilà en selle pour chausser les étriers de vos accointances, enfiler nos sabots philo et archets nos musiques, car, pour le coup, il faut que les notes aient de la gueule, qu’elles soient à la hauteur de leurs prétentions et de vos démesures. Dans ce lieu, Le Générateur, en marge des conventionnelles attitudes contemporaines, propose d’ajouter nos voix aux tables de nouvelles occurrences, au cas où un hiatus traînerait par là.
Vous demandez à cette sculpture plus qu’elle ne peut donner, car il n’est pas dans sa nature de le faire. Votre chantier va se prendre des vacances et se placer du côté de "ces lumières qui disparaissent à la vue de ceux qui ne sont pas à la bonne place pour les voir émettre leurs signaux lumineux.", c’est que vous laissez que peu d’espace pour y voir clair.L’écriture tient vraiment du travail manuel, le dessin et la sculpture se défont de la main. Il faut s’extirper des gangues culturelles, cette grammaire d’oculiste qui finit par poser des règles arbitraires aux vues de ces acuités défaillantes. Il nous faut arriver à une poétique sans laisse. Puisque la littérature a ses règles, à la poésie d’inventer les siennes. Car si l’art est une résistance, alors son maquis en est le langage, vous vous y glissez avec raison…
S – Je pense qu’elle a pris ses quartiers y’a déjà pas mal de temps ! La poésie…
"La liberté ne s’éprouve que dans son renoncement " nous dit Jean-Paul Curnier, mais cette liberté, qu’elle soit par contrainte oppressive ou par une vie d’ascèse, est le nœud de l’action. Jünger nous parle ainsi de rebelle et d’anarque, le rebelle étant mis au ban de la société jongle sur les limites de ces marges, tandis que l’anarque la conchie. Dans ces deux approches différentes, le rebelle cherche à la fois salut et lutte, il s’engage au service d’une cause lui convenant, pas si éloigné du mercenaire. L’anarque par contre se fonde sur sa propre existence, il fait le choix de ses écarts. Il n'y a pas à vous mettre des fers aux idées, puisque c'est vous-même qui les entravez.
L’art se doit de poser suffisamment de contraintes pour participer du réel, et ainsi bricoler la vie de toutes les manières qu’il sait faire et plus encore, sinon celle des hommes, quand il tente de sortir de l’oppression des systèmes qui les bride ; le loup s’ampute la patte quand il est prisonnier d’un piège, l’art est de cette même trempe.« Il faut passer la montagne » dit Jünger, tandis que l’on croit éloigné le bruit des bottes, on se tourne distrait en direction des cliquetis de nos cartes bancaires et de nos prochaines vacances au Caire.Il n’y a qu’un pas à faire et se payer une place de cinéma voir « The time machine » de George Pal réalisé en 1966, un film, des images qui se prennent un mur à trois cent mille bornes à la seconde.
La poussière, la tache, la hachure est au dessin ce que l'étai est à la sculpture, à vos palissades Messieurs, quand justement votre sculpture est ce petit caillou sur le chemin de nos trébuchements. Vous ajustez des béquilles à vos dessins palliant ainsi ces handicaps, idem pour les contreforts de vos idées, faut bien qu’elles tiennent debout sans quoi elles finiront par se mettre par terre.Passée la porte d’entrée, vous nous plaquez d’emblée au plâtre de sa surface ; un mur, non ! Des murs, des paravues…La sculpture est déjà là.
S – Merde, on a raté le début de la séance !…
On s’y cogne, elle fait obstruction à nos déplacements, de prime abord elle nous empêche de voir plus loin que ses surfaces, et pour le coup, si on n’y voit rien, que peut-on y entendre ?
F – J’aime la musique parce qu’elle ne veut rien dire….
On se demande si en faire le tour demeure possible, mais la voilà qui se déroule devant nos yeux. Cette sculpture de Lecomte)s( est de celles qui anticipent le travail car elles en réalisent le principe même. Sentence généreuse de Jacques Rancière qui fait des phrases toujours plus longues qu’elles-mêmes. Il en est pareil de vos armoires gigognes pleines de documents faussaires, d’idées d’emprunts, d’écoutes autorisées, de casses de tirelires.
Lui – Un de ces jours, vous devrez rendre des comptes…
Entre immobilité et mouvement, vous cherchez à passer un accord avec le monde qu’il s’agit de parvenir. Vous jouez sur le statut de l’exposition, la nature même de celle-ci, en déployant sur un pied d’égalité l’ensemble des forces qui la traversent. C’est un travail sans équivoque sur ces statures, que nous confrontent Lecomte)s( pour l’exposition d’une exposition. Retournement de situation, d’un objet qui se fond dans l’ensemble, tout en conservant ses singularités. Nous voilà projetés sur un semblant de plateau cinéma, où les acteurs sont à la fois sujets et décors, le visiteur, quant à lui, est enrôlé dans un hypothétique scénario conduit par ce qui l’environne. L’exposition comme principe de l’auberge espagnole.Nous plongeons dans le dedans de votre sculpture, dans la sculpture d’une exposition, ce terme tiendra lieu de leitmotiv pour cette pige.
S – C’est qu’il ferait peur celui-là…
Il suffit pour cela d’un petit moment d’adaptation, afin d’apercevoir les cales qui soutiennent cet ensemble pour le moins incertain. Cette sculpture n’en déploie pas moins ses ailes dont les parures sont les accessoires et prennent comme mots d’usage objets, dessins, sculptures, vidéos, installations etc. Usage, me direz-vous, commun aux pratiques de l’art moderne et contemporain. Mais en occultant nos marges de manœuvre, votre sculpture botte en touche, elle se visse le reposoir sur les bancs de vos vestiaires dans l’attente de son futur match, nous, comme possibles adversaires. Votre modus operandi n’est pas anodin, en dressant devant nous des cloisons plus ou moins mobiles, aux allures de chantier comme extensions provisoires de l’enceinte du lieu, s’installe dans les coulisses une exposition qui se fait attendre, désespérant nos surprises et enjouant nos blases. Pris entre deux murs, on glisse prudemment sur ses côtés, elle nous fait changer de trottoir, nous enlise dans une tranchée pour mieux poser notre regard à hauteur des choses à venir.
F – Histoire de vieux socles.
Évidemment vous exagérez les références, vous les redessinez à grand renfort de bouts, de restes, de récups, de tout-fait, une sculpture à raccord.
S – Aller voir chez Brico le rayon tuyauterie, les colles rapides et autres joints…
Vous coulez le coffrage de cette idée-là. En arc-boutant son squelette, vous armez ainsi les parties molles de son ventre, afin d’en contenir les débordements. Il y a du concret ici, que vous habillez d’une poétique du fragment, comme on se juxtapose entre les parois et les choses, entre littérasie et poéture, elle génère des gestes qui hoquettent, bégaiements de l’Oulipo.On a l’impression de faire sans arrêt le point sur des à-peu-près, de mettre à vue vos maladresses, vos A/R chroniques entre micro et macro. On se fait berner quelques fois par quelques trouvailles technologiques alors qu’il n’en est rien, pastiches de nos abrutissements face aux informations déviantes, aux mots d’ordre de la presse, de la publicité.
F – Voilà qu’il déblatère, on n’a pas fini…
Vous pointez du doigt une économie de moyens qui fait fi de savoir d’où elle vient, sans top départ, elle ne peut connaître l’heure de son arrivée, de ses abandons et de ses aboutissements. Idée à rebond sur la raquette du design qui devrait se foutre de la gueule de la sculpture alors qu’il la courtise. Nous voilà en présence d’une sculpture qui s’accorde tout, hormis d’être mise en boîte. C’est parce qu’elle s’adapte de cette manière à son environnement d’accueil qu’elle suppose une attitude particulière d’adaptation.
En débordant ces modes d’existences immanentes par diverses oscillations, une œuvre peut avoir et connaître plusieurs états. Chacun d’eux suscite plusieurs types de réception, on ne reçoit jamais deux fois le même tableau, le même poème, la même symphonie, c’est selon. À nous d’apprivoiser la bête, car rien ne se donne pour argent comptant, vous Lecomte)s(, ce que vous donnez, vous ne le perdez pas.
"Ainsi les mots ne sont plus tout à fait ceux du dictionnaire, ou plutôt le dictionnaire n’est plus qu’une moitié de dictionnaire, c’est le dictionnaire du thème. À savoir, des idées qui cherchent des mots et non des mots qui cherchent des idées." Pierre Schaeffer expose là une sculpture musique qui aurait des idées et en cherche la partition. Vous, vous en avez des idées, qui cherchent ici la matière de ces alibis.
Vous poussez les murs comme pour vous débarrasser des contraintes du lieu, afin de combiner plusieurs horizons, de points de vue en lignes de fuite, "dès lors ce qui est loin se rapproche, le rapprochant du même coup s’éloigne, la proximité demeure elle-même au plus près." Mais vous nous coupez l’herbe grasse de vos plaisanteries car en fait de les pousser, vous montez de nouveaux murs, de nouvelles cloisons, non pour en avoir plus, mais pour que ce lieu devienne cette sculpture à qui on ouvre le ventre. Stratifications du mou et des verticales, elles viennent supporter vos projections, puis c’est à nous de rentrer dans les coulisses de vos stratagèmes pour en apercevoir les acteurs se mettant sur le 31 de leur exposition.Il vous faut lui casser la figure à ce lieu-là, à seule fin que vos épures ne perdent pied, car cette sculpture spécule sur ses propres possibilités, elle n’a pas de projet, de calcul, elle ne se donne pas en avance, elle est simplement de son temps.L’exposition comme matière première, la sculpture comme transformation, l’idée entendue comme produit fini.
F – J’ai plus l’heure à ma montre, elle est partie faire un tour sans doute, t’as des minutes sur la tienne…
S – Non, elles font un chrono…
Le temps intempestif de l’information, de la communication, du divertissement, que vous cuisinez, vous applique de la sorte à faire de la sculpture une recette de base, à partir de laquelle on peut, selon la saison, accommoder son temps.
S - On parlait bien de commode tout à l’heure…
F – Oui, une montre, c’est commode pour celui qui lève un lièvre…(1)
En décloisonnant l’enceinte du Générateur, vous cherchez à définir le propre terrain de jeu de vos actions, et, plutôt que de le circonscrire à ces 4 murs, vous mettez en œuvre un paysage qui se mécanise, s’industrialise, se tentacule.
Il y a du geste, ici et maintenant, qui s’exerce sur vos mains quand il vous fait courir un trait dans l’air, dessiner sur la buée d’une vitre le plus naturellement possible, quand il vous déglace la netteté et nous en faire ressentir son poids. Ce quelque chose de tellement naturel qui vous habite quand on croise pour la première fois vous et vos choses, car elles n’ont rien de sophistiqué à première vue, et pourtant on se fait bluffer par quelques précisions dignes de l’horlogerie suisse d’une Swatch. Ces gestes où se profile l’impérieuse nécessité de bouger un caillou de place ou de le promener dans sa poche. À quoi ressemble plus un caillou qu’un autre caillou, sinon de le retourner pour voir si l’autre face lui ressemble ! …
F – Une sculpture-caillou, mais c’est bien sûr !
S – À l’étagère la sculpture, ceci dit il existe des gros cailloux.
Attention, ce naturel n’est pas sans danger, la sincérité est violente, vous dansez sur le fil du rasoir, vous naviguez à vue des angoisses qui vous nourrissent. Vous avez peu de retenue quand vous aimez, encore moins quand vous émettez un doute sur ce qui est tacitement entendu. On ne saurait prendre assez de hauteur pour s’assurer d’une juste perspective à propos d’une sculpture qui se rallonge les ongles.
S – Il doit parler de ce qui se range les angles… ou qui sangle ces rallonges… ou bien de ce qui rallonge les étagères… T’as le catalogue Ikéa, Lecomte.
F – En bout de table…
Paradoxe de l’ordinaire, de ces gestes non comptés que l’on croise et décroise tous les jours, sans jamais y penser. Impensés car jamais en conscience, et accumuler autant de « ça » ne serait pas humain.Mais faire des « ci » comme ça qui vous sautent à la figure, un extra de l’ordinaire qui bouscule l’habitude, en pointant la lumière sur l’inquiétante légèreté de ce qui est le moins connu de nos vies : l’immédiateté de ce « ça ».
F – La sculpture de ce monsieur a déjà fissa fissa dépassé sa grandeur nature.
S – Je crois que je vais prendre aussi du désherbant Géant vert...
Vous manifestez alors par vos rires grevés, par vos sarcasmes sans emploi, par vos traits d’esprit en retard, vos intermittences au travail. On décèle alors les interstices, les écarts, les ponctuations qui organisent vos idées, entre temps morts et actions, entre silences et bavardages, laissés à notre seul dévoilement.
En vous postant à l’orée de vos murs de plâtre, vous préparez un guet-apens dont nous ne sommes pas dupes, quand bien même vous nous faites jouer le relais de vos choses. Nous devenons les préposés à la soudure de cet assemblage et donnons un coup de pierre ponce pour envisager et arrondir sa cohérence. Vos embuscades n’étonneront personne car vous vous postez au carrefour de la promesse non tenue d’un spectacle à voir, car c’est nous, visiteurs qui finissons le travail, jugulons les raccords.
F – C’est salvateur, les gouvernements ne cherchent plus à fabriquer ou nous trouver du travail, ils s’arrangent plutôt à nous occuper via des manifs, des vacances, des maladies, des expos centenaires pardi !...
S – Tu devrais te lancer dans l’écriture d’un plan social, je te vois bien emmerdeur à temps complet, ça paye bien, ou papa à longueur de temps c’est pas mal aussi !
F – Hum !...
Vous nous confisquez l’immédiateté de l’ensemble au profit de l’addition de vos trouvailles, vous coincez vos idées entre quatre murs de peur qu’elles ne vous échappent, ou ne serait-ce que l’instantané de leurs postures ?
S – Je ne sais plus si on doit dire confiture ou marmelade.
F – Regarde sur le pot…
Vous nous donnez l’irrépressible envie de secouer tout ça, de vérifier qu’elle est bien vissée, les dessins aussi, pour voir si le trait est bien tiré, d’agiter vos idées et en compter les bosses.
F – J’pense qu’on va bientôt en venir aux mains!..
S – On lui tire le portrait !
F – Saignant s.t.p. !
Votre sculpture est de dimensions humaines, elle se mesure-étalon de vos bras déployés. Elle est un intérieur dehors, avec une certaine appétence pour l’expansion, sans doute par la mécanisation de vos gestes. Il n’y a qu’à voir les escarpolettes de Lecomte(F) intitulées "Les faucheurs de marguerites" et prendre la mesure de ses balancements.La machine est sortie de la peinture il y a bien longtemps, voilà qu’elle sort des murs à présent, prise dans le mouvement, de son temps, de ses largeurs et hauteurs, de ses langueurs.
S – Amen !
Il faut avoir deux yeux, au moins, au moins deux oreilles, souvent plus, sans parler de l’oreille qui s’ouvre dans l’œil : c’est là, sur l’écran, multiplié, dialectisé, ça vient de tous les cotés, ça se heurte, se contredit, se joint, se coupe, le son et l’image, les images entre elles, les sons entre eux. Le réel est comme ça? Sans doute. Mais vous? Sans parler des machines à enregistrer-retransmettre les images et les sons, ça aussi, c’est le réel. Vous Lecomte)s(, on ne sait plus très bien si c’est le sujet qui contrôle la machine ou si c’est le contraire, en tout cas, c’est là qu’est l’enjeu. Vous savez, il y a le mot "main" dans le mot "machine", ils parlent des jeux de mots aussi, on les tolère mal par ici, et pourtant ça dérape, ça interfère, ça condense, c’est un peu comme ça que l’inconscient fonctionne… Machin et sa machine (2)
Mais elle porte certaines étiquettes qui lui collent à la peau, celles d’inachèvements, de séductions, de temps perdu ou encore de bricolages… Ces connotations servent de fourre-tout car on ne peut les définir plus clairement, on renvoie la balle au dos de celui qui les a élaborées, alors qu’il s’agit là d’un art du concret, dans ce qu’il a de plus pragmatique, d’éthique et de politique.Bien sûr, elle aura du mal à s’en défaire, car sa vocation première est d’exacerber volontiers des sons, d’user jusqu’à la moelle ses engrenages, de répéter ses tours tel un singe savant, elle s’empêche d’empêcher de tomber en rond. Elle laisse au regard une image incomplète d’elle-même, ce que Daniel Mesguisch n’aura de cesse de dire à ses élèves "faire voir le travail ne pardonne pas, il ne faut pas que celui qui vient vous voir jouer ne puisse penser que c’est simple."
F – On lui a dit de faire court et il nous fait dame tartine.
S – C’est sûr, il parlait tout à l’heure de rallonge, on doit être beaucoup à table ce soir.
Ce machin, sculpture à moteur, désarticule le bon sens, bavarde, fait la prétentieuse. Elle se move pour épater la galerie, tels sont les dessins en couleur de Lecomte(St) dans "Ça tient la route !". C’est un ensemble de dessins bâclés au nombre impressionnant de voitures, toutes issues de séries tv ou de cinéma. La chose serait triviale si ce n’est que l’icône qu’elle véhicule efface le héros au profit d’une image machine désincarnée. Elle lui vole la vedette.La voiture est l’objet par excellence qui réunit espace, temps, vitesse dans une seule et même immédiateté, ce que la publicité n’a de cesse d’évoquer, la femme en supplément d’image. Mais les dessins de Lecomte(St) jouent autant sur leurs vitesses d’exécutions, ce qui les rend malhabiles, que sur la prétention des chevaux vapeurs exposés pour le coup ici, écrasés, aplatis, en stationnement sur la feuille.C’est une sculpture qui n’est pas d’accord avec son dessin, qui fait la punk avec ses envies de prendre la tangente, ses envols qui machinent le regard en prenant juste par défaut ses modèles.
"On ne naît pas sur une feuille blanche" nous dit Michel Foucault rapport au système que le monde quadrille selon des codes, des mesures, des calibres pour nous faire marcher droit. Il existe aussi des marges qu‘entretiennent des voyous, des poètes ou autres gentlemen cambrioleurs, qui sont autant de systèmes que (ce) que leurs natures ou contre-natures peuvent en inventer. La sculpture, elle, a vu le jour dans le noir des grottes, avec des dessins aux rehauts de couleurs qui s’ajustent et s’accordent au gré des bosses naturelles de la caverne, une sculpture-mère bariolée des signes du dehors, signes des bravoures des hommes et des bêtes, tags dévoilant une merveille, où la richesse du vivant vient se conserver dans le frigo préhistorique du pigment, où se peint le gigot de mammouth et le barbecue du dernier weekend de chasse..
Tout comme le potier laissant sur la coupe d’argile l’empreinte de sa main, comme le conteur imprimant sa marque au récit, la machine marque, inscrit les figures de ses pannes, de ses suspensions.
S – Ô temps suspends ton vol ! Voilà qu’il nous remet ça le poète…
Elle se campe de la sorte comme un hors champ, un dehors du temps, un hors les murs. L’image en serait simple si elle ne tenait qu’à cela. Mais c’est à nous de comprendre où et comment le mouvement rend sensible ce qui disparaît à la vue, et parvenir à une beauté nouvelle, cette disparition même qui est l’impossible arrêt sur image, on ne retient que le temps volubile de son passage.Un souffle.Mon chaton me fait sourire quand il va voir derrière la télé pourquoi le chien qui attirait alors toutes ses attentions, venait à l’instant de disparaître de l’écran. Il fait quelques allers-retours, devant derrière, derrière devant, puis renonce à en comprendre davantage, pour retourner à son occupation favorite, regarder les chiens qui passent.
F – Sous le pont Mirabeau coule la seineNos chats jetés faut-il qu’il m’en souvienne…
S – Ben! J’crois qu’il n’aime pas les chiens, ou alors y’a longtemps, ou c’est l’chat qui sentait pas bon.
La captation fugace du mouvement manifeste sa dépendance aux regards, dont elle ne saurait se dispenser. Dans ce théâtre des mécanologies, on nous rappelle les séparations d’avec les peuples qui y vont tous de leurs murs. On ne compte plus les fractures tant il y en a, même la terre y met son grain de sel. Ces murs politisent vos gestes. Ils placardent vos doutes mais aussi vos détournements. On se fait surprendre d’y croiser L.A Blanqui dessinant le profil même de ce que nous appelons le progrès. "Le progrès est claquemuré sur chaque terre, et s’évanouit avec elle. Toujours et partout, dans le camp terrestre, le même drame, le même décor, sur la même scène étroite, une humanité bruyante, infatuée de sa grandeur, se croyant l’univers et vivant dans sa prison comme dans une immensité, pour sombrer bientôt avec le globe qui a porté dans le plus profond dédain, le fardeau de son orgueil. Même monotonie, même immobilisme dans les astres étrangers. L’univers se répète sans fin et piaffe sur place. L’éternité joue imperturbablement dans l’infini les mêmes représentations."C’est aussi "Merde à Vauban" de Léo Ferré. C’est Eustacky Kossakowski qui dans "6 mètres avant Paris" sous-entend l’histoire d’un réfugié polonais photographiant les rues de la capitale 6 mètres avant de s’y perdre. Il en dessine une limite fluctuante selon les travaux publics, le noir et blanc du ciel, les voitures garées devant les panneaux de la City. Au son mécanique du carrousel, les diapos, au nombre de 159, nous figurent mentalement l’avancée du périphérique en 1971. En quittant les murs à l’est, il en trouve d’autres à l’ouest (lui) coupant la chique de son objectif, ce sera "Les palissades" de 72. Il trace ainsi une géographie indiquant les possibles trouées de ses futures fuites, on ne sait jamais d’où vient le bruit des bottes. C’est encore "Quai de Ouistreham" livre publié en 2009 de Florence Aubenas qui narre son infiltration, et par là même, sa mise en otage à l’intérieur du système social des Pôles Emploi de Basse-Normandie. Toujours elle, qui lors d’un tournage en Afghanistan après le "delete" des Bouddhas de la vallée de Bamiyan en 2001 demande à une vieille femme prostrée ce qu’elle venait consoler sur ce tas de cailloux. Elle lui dit :
"Vous savez, les Bouddhas sont morts debout comme des hommes et nous, nous vivons comme des pierres."
Rendre compte d’une sculpture otage de ses représentations n’est pas chose aisée, et dans ce type de documentaire, on comprend nettement que la fiction serait un luxe. La vie n’a de cesse de frôler les murs, par crainte des prochains éboulements. Même les temps morts font grève, les guerres ne gagnent jamais, il faut seulement finir de les commencer…
La sculpture assise sur le tas de ces fondations
F – C’est pas mal quand il rubrique les faits-divers.
S – Peinture, culture, découpure, Ur…
Vous passez entre les mains de vos idées un déambulateur car elles insistent sur la persistance des choses chues, comme la peur de dévaler l’escalier avec une femme dans ses bras, divorcée, 2 enfants, un chien, propriétaire, un ex quelque part entre son lit et le canapé, elle habite au RDC. Un comble.Cette sculpture échafaudée ne laisse rien au hasard, elle est d’une nécessité vitale ce qui vous force à déclasser le réel, ce dernier en devient l’accessoire essentiel de vos connivences. Votre travail consiste à en dissocier les sources, à les prélever de leur contexte et à en apprivoiser le contenu. Car c’est dans la vie que vous tirez les ficelles de vos prétextes, évidence souvent oubliée car elle se pense sans faille, nous en avons oublié la fragilité, et la petitesse dans l’univers. C’est pourquoi si prompte à la survie, elle est toujours au rdv du calcul.
F – Il peut monter un dossier pour l’Unesco, "la vie" de chacun classée au patrimoine de l’humanité...
Vous avez dressé des murs, non pour dissimuler quelques surprises sorties de vos chapeaux, mais pour que nous les écartions. Vos parois ne sont que les métaphores des nôtres, que l’on dresse dans nos têtes de sédentaires, car celles que vous avez érigées ne sont que des artefacts de plâtre, de papier, tout le contraire du béton ou du parpaing. Vous disputez votre place entre nomadisme et sédentarité. C’est pourquoi je n’ai pas trouvé mieux que de parler de vous par le truchement de mes rencontres. C’est par les détours, les croisements des uns et des autres que se posent les fondations de votre maison. Votre sculpture nous dit tout cela de ces mondes. C’est votre maison, une chambre de passe, d’attitudes, d’éthiques et de politiques. Elle n’imite en rien le contemporain, mais elle lui répond du tac au tac pour dire simplement que l’humanité fait aussi partie des grandes sculptures en mouvement, et quel nom plus approprié que celui d’écoumène pour donner le change.
Je pose parfois mes malles entre "quelque part" et "ici" pour un temps, dans la maison de Hreinn Fridfinnsson, une maison qu’il a flanquée au cœur d’un volcan islandais.Particularités : il n’y a pas de clés, le propriétaire est de sortie, la porte est ouverte. Il n’y parait pas comme ça, mais je suis déjà dans sa maison, car dedans c’est dehors, inversion simple des choses quant à notre situation spatiale, comme un gant il (nous) la retourne."La plus grande maison du monde" de Hreinn Fridfinnsson ne fait pas partie du Guinness Book des records, ce serait peine perdue. Reste un inconvénient de taille quand même à signaler, c’est qu’il a vraiment beaucoup trop d’amis, que les chambres sont sans fin et les couloirs, je n’en parle même pas. Et que dire de ces jardins intérieurs, tantôt luxuriants, tantôt désertiques, de ces salles de bain dont l’eau de la baignoire ne lave pas. On n’est jamais tout seul, mais le croiser est chose rare, faut dire aussi que la porte d’entrée est un peu loin et c‘est un euphémisme, quand quelqu’un se présente à la porte, il faut beaucoup de temps pour aller ouvrir. Quand on fabrique des murs toujours laisser une place pour installer une porte et en désigner le porteur de clé.
F – Tu connais cette tôle Lecomte ?
S – Bah oui ! On est dedans pardi !...
Vous poussez les murs Lecomte)s(, mais pas trop quand même et on vous accompagne dans vos enflures ; Augustin Berque que j’avais rencontré par hasard au Japon lors d’une conférence sur l’idée des méditerranées, soulevait la question de savoir s’il existait une entité propre au bassin méditerranéen et d’en déterminer les pourtours naturels ou artificiels. De la même manière qu’il jauge la différence entre le jardin occidental et oriental, il traite du paysage japonais comme d’une mesure étalon où la place de l’homme est partagée entre minéral et végétal. Arguant que ce dernier ne s’intègre pas mais se juxtapose entre les éléments qui constituent le jardin, entre sa place d’observateur et le mont Fuji-Yama. Il en va de même de la Méditerranée qu’il dessine et limite physiquement aux seuls oliviers à partir du moment où ceux-là donnent des fruits. Il ne s’agit plus de déterminer des frontières arbitrées par l‘homme, mais d’une géographie dont le dessin semblable au littoral n’est lié qu’aux caprices des natures de la terre et de ses humeurs climatiques. Relief naturel sans nul doute, votre sculpture sous-entend cela. Elle est une idée, elle participe de cette idée-là…
F – Il m’en boucherait un coin, ce diable d‘homme.
S – Elle n’est pas bête cette idée…
Elle nous dit quelque chose qui est par là même inachevé, tant les effets spéciaux par exemple de Lecomte(F) sont simples, fragiles, et discrets, dissimulés dans des boîtes qui leur servent de mises en scène ou de socles, ce qui peut prendre un volume conséquent. Il n’est pas loin de soulever une montagne pour à la fin ne faire apparaître qu‘un edelweiss.Je prends la balle au bond pour citer Jules Renard qui, ponctuellement, dans son journal parle des paysans de toutes les régions de Navarre dont celui-là, "Le paysan picard est un accident de relief". Dans le lisse faisons rugueux, le grincement des rouages, le vrombissement des moteurs, tout chante chez vous telle une canopée devenue sonore pour l‘occase. C’est pourquoi il la met toujours en mauvaise posture, met à mal ses visibilités, de sorte qu’on s’en approche avec circonspection pour la dompter.Michel Le Bayon pour ne citer que lui aura tôt fait de s’en approcher de la plus belle manière, en voici quelques fragments :"Pourquoi faire une autre exposition, pourquoi encore montrer ces machins, ces bidules faits de rien ou d'à peu près ? Et pourquoi encore repeupler les murs, les angles ? Montrer qu'il a du talent, l'Artiste, qu'il ne peut s'arrêter ? S'exposer, mettre à plat les doutes, donner envie, faire croire qu'il est essentiel, qu'il ne peut pas se taire, qu'il doit défaire pour refaire le monde, venant poser ses valises remplies de merveilles, riant ! Pour nous chuchoter à l'oreille qu'il faut se taire pour se faire entendre, qu'il faut fermer les yeux pour mieux voir. Eh oui, encore une expo, car après, dans le silence d'une salle vide, les décors rangés, tout cela me manque.Oui, Lecomte, oui. On a éclusé le deux ou troisième pichet d'Anjou rue Oberkampf, ça allait, plein après-midi, le monde défilait, comme hier, comme demain… Des bombardements, la guerre, ah ? Vous saviez ? Je vais quand même vous dire : n'écoutez pas les artistes, ils mentent. N'écoutez pas les critiques, ils mentent. Oh, malheureux, les uns d'être artistes, les autres de ne pas l'être, mais chacun fait ce travail qui veut que les choses soient montrées. Et le galeriste est content qui ne sait pas pourquoi il se donne tant de mal pour des gens qui ne sont jamais contents. Mais ils sont là, ceux, celles qui viennent et qui repartent, les regardeurs, les voyeurs, qui toujours voient quelque chose qu'ils ne découvrent qu'au retour.Et ce retour est parfois bien loin de ce lieu, qu'ils, ce jour, un jour, quittèrent et que ces choses, ces bidules revisitent en quelque hasard de ce qui ressemble, et à leur vie, et à la vie des œuvres. Du travail. La vie du regardeur et celle de celui qui se donne à voir (dit-il, l'Artiste), le voyeur et l'exhibitionniste, sont les mêmes. C'est juste qu'il faut parfois en faire plus, de sa vie, aller tout droit dans le mur de l'ailleurs. Alors, Lecomte découpe. Sur l'ailleurs il ne donne que des bribes. Des lacérations. Des cut-up. Du tranché dans le vif. Qu'il mécanise et habille de mots. C'est facile. C'est intelligent. C'est terrible.On n'a pas le droit de faire de l'intelligent avec du corps. De l'obsessionnel avec le corps des femmes. De mécaniser le corps des femmes. De mécaniser. On n'a pas le droit. Il le prend. Il donne des fragments, il découpe comme un japonais amoureux découpa et mangea la femme qu'il aimait. Il aime Lecomte. N'écoutez pas les artistes, n'écoutez pas les critiques, allez voir et découpez, lacérez, détruisez, juste revivre des morceaux de plaisir qu'il donne. Ur, l'ailleurs, on ne sait pas… Là-bas, l’Irak.[…] Lecomte ne ranime pas de vieux desseins, il anime le vrai, il donne âme au vrai. C’est violent. Lecomte sait que le vrai ne peut plus qu’apparaître, sourdre, fugitif, fulgurant comme la poudre brûlée sort de l’âme du canon. Le vrai c’est l’image, aujourd’hui le vrai est image, des photogrammes argentiques que pillent des pixels animés, des pixels qui v(i)olent des pixels, de la danse sur des parquets de pixels où courent des femmes nues, sur des images de quai de gare, des femmes tiarées d’un casque de moto, armées, nues sur les quais d’une gare où je vais chercher ma fille, des femmes de bandes dessinées, qui ont volé la vérité, elles ne la rendront pas, les femmes ne rendent pas, c’est pourquoi on les tue, Lecomte les tue les cernent (des cernes !) de traits noirs et blancs…, non : des cernes noirs sur du blanc, des danses de noir(s) sur du blanc, des femmes vraies puisqu’elles ne sont qu’images, des hommes vrais qui dansent et tuent puisqu’ils ne sont qu’images, pas des gens virtuels, des gens vrais retrouvés dans la caverne dont Lecomte capte les ombres. Nous. Vous. Dans la caverne désormais on tue. Dans la caverne désormais on a le droit de tuer. On doit tuer. On doit avancer. S’avancent ces étants que Lecomte cerne de cernes qui dansent autour d’eux, qui font joie et deuil, qui dansent tel Dionysos sur les airs de la flûte de Pan, avec lesquels Lecomte tente de saisir les ombres qu’il a vu entre grains d’argent et pixels à certaines heures pâles de la nuit, ce noir qui les tremble, ce noir sur ce blanc qui les montre en tremblant, qui dit : ils tremblent ! Ils tremblent !Décorps."Michel Le Bayon, Paris, 2003/2006
Le décor est planté, vous ne nous dites que des choses à côté, en détournant notre attention comme vous le faites, Lecomte)St( avec vos Mini-sculptures qui viennent dégrossir le monumental d’une autre sculpture. Celui-là ne veut pas être le premier de course en sac, il court pour courir, ne serait-ce que dans le mauvais sens. Il est celui qui prend les restes, les restes de nos histoires, pour en faire des sculptures de "bras cassés" . Lecomte(St) se mêle de tout, à la position instable du clown, il répond par le petit qu’il ne peut vêtir ou le trop grand quand il perd son pantalon. C’est le dernier qui raconte des histoires et il en fait une commune, il recolle le bout des autres et en fait peau neuve, il est le concierge du réel.Il nous dit que l’avenir a des retards, quand il est en avance à ses rendez-vous facebook. Il fait des blagues de potache quand c’est lui qui a le dernier mot. Ces sculptures se briquent de l’élémentaire, il construit un abécédaire du sordide, et se moque de nous, tout autant que de lui-même, il n’est pas au-dessus des autres, il est seulement celui qui dit.Mais en parlant de restes, ce sont les images, de celles qui perdent la mémoire tant la sophistication des machines met en doute ses capacités de conservation. De celles que Theodor W. Adorno nommait "cette après image" quand il n’y en a plus, quand elles ne sont plus accompagnées de sons, de cris, de rires, quand les histoires ne s’écrivent plus.C’est quand on fait les aveugles, les sourds et les muets, dans nos lâchetés de tous les jours, que vous griffonnez des petits papiers prélevés ici et là de vos désaccords. De tous ces corps, de toutes ces images sans image, vous Lecomte(St) vous repeuplez non les restes mais les vides apparents de ce que le concret a oublié de combler, la part de fracture qu’il y a entre une conscience hypertrophiée de soi, et une conscience d’être là. Et c’est bien de cela qu’il s’agit, des images, de celles qui n’en ont plus, leur en donner une, posée comme un certificat de présence. Mais difficile d’y voir clair dans cette cacophonie ambiante, d’habiller cette idée en marche, une idée que vous portez avec Lecomte(F) pour habiller des images en reste d’image, ce chantier en sculpture, et l’exposition comme l’objet de son objet.... Le film "The time machine" met en lumière une partie de votre travail comme celui d’Hal Ashley "Bienvenue Monsieur Chance", dont le ton tient d’une certaine naïveté entretenue donnant à la vérité des airs de sainteté. Ce qui n’a pas été mis en action, ni dans le temps ni dans l’espace, est la seule vérité. Chance est le jardinier de celle-ci, il traverse son époque sans contact avec le dehors, le seul cordon faisant le lien étant l’information tv. C’est comme un adulte qui viendrait de naître quand il rencontre le dehors, et plus encore quand il est obligé de partir du ventre, sa maison. S’en suivent quelques quiproquos des plus exquis et suite à un accident piéton avec une personnalité de haut rang, Chance est hébergé par ce dernier. Il rencontre par son intermédiaire le monde politique et devient malgré lui l’égérie du pouvoir, de par sa rhétorique que tout le monde prend et détourne à son compte. Ses paroles ont un air de liberté, comme si l’Homme avait été sourd durant tout ce temps. Il ne prendra rien de cette opportunité, il continuera seulement à vaquer dans son jardin. Désormais il jardilande l’ensemble de ses proches et de son nouvel environnement, jusqu’à ce que la femme de son mentor lui jette son dévolu, scène épique dont je tairais l’aboutissement, car il va de soi que les voix du seigneur sont par chance pénétrables.Ce film met en place de différents espaces-temps ; un dehors mû par des faits-divers sensationnels, le dedans souverain et confortable, le temps séquencé de la narration, et un temps vertical celui de Monsieur Chance. Ces espaces étant vus et vécus séparément par le protagoniste, il fait la mesure entre chaque. Lorsqu’il va à la rencontre du dehors, Chance est dépourvu de toute expérience, il traverse ces différentes strates comme si de rien n’était, comme si de rien était différent d’avant qu’il ne traverse la rue, seul. Et voilà votre affaire car si Chance traverse le monde comme si de rien n’était, votre sculpture le fait comme si de rien n’était pas.
C’est parce que nos histoires sont pleines de trous, que nous pouvons les remplir de tout ça. "Le monde se divise en deux catégories, ceux qui ont un pistolet chargé, et ceux qui creusent. Toi !… Tu creuses..." nous rappelle Eastwood dans le film de votre exposition.C’est à se demander lequel des deux portera la pelle, sinon les deux réunis pour évider le trou et mettre au propre l’échafaudage de cette idée là.
Lui – S.v.p !…
S – C’est fini !
F – Bon, J’crois qu’on est les dernières lanternes allumées…
S – J’ai rêvé que mon ordinateur devienne un téléphone, mon rêve s’est réalisé tu sais, mais je ne sais plus me servir de mon téléphone…
F – Excuse, je dois le voir, je lui en toucherai deux mots…
S – Fais gaffe, il est peut-être armé
F – Je te laisse la pelle !... J’prends la corde…

Ce qu’il en pense, F. L… Nov 2010
(1) Tiré des fables d’Esope(2) Guy Scarpetta, machin et sa machine/Jean-Luc Godard, déc 1975