Sexe porté

La main verte

Y'a dix mille ans, 2010

Aux dessins, citoyens!

 

Souvent ça commence dans la marge. On gribouille sans trop savoir où ça ira. On gribouille, on noircit la marge, et le dessin vient briser cette rouge et stricte ligne verticale qui vient le séparer du reste de la feuille.

Souvent ça commence dans la marge. Souvent ça reste dans la marge.


C’est bien cette maîtresse qui rappelle à ses écoliers : à vos rangs ! Ce sont ces derniers qui se chargent de le tenir, le rang, armés de leurs chaises colorées

 
Frédéric Lecomte est de ces artistes qui vous surprennent, un de ces artistes poètes,...À la galerie, on peut y voir huit nouveaux dessins appartenant à la grosse quarantaine que l’artiste a réalisé ces derniers mois. Dessiner comme pour revenir aux fondamentaux, comme pour revenir à ce crayon, à ces feuilles blanches. Dessiner pour faire avec peu, pour faire beaucoup avec peu.

 

Dessiner sur le monde. La panique devant la feuille blanche, le dessinateur l’a, et Frédéric Lecomte l’a eu aussi. Tracer ce trait, et ne pas y revenir. Noircir cette feuille, mais ne pas la salir. Pour dessiner les contours du monde. Ou pour le redessiner. Je pense ici à ces pendants. Juste des découpages des quatre coins de monde, assemblés et fixés simplement. Ils pendent et flottent. Simplement, comme pour souligner la fragilité ambiante.


C’est donc ce premier trait qui fait si peur, qui fait trembler. Mais il faut se lancer et puis partir. Il faut se lancer, et puis laisser « pourrir ». « Pourrir » c’est le verbe utilisé par Frédéric quand il parle de cette action de mise à l’écart du dessin, comme pour le laisser libre, le laisser vivre, le laisser mûrir, comme un bon fromage. Un fromage, on en retrouvera un tellement bon plus tard. Le dessin pourrit, et il faut le reprendre, le revoir, à nouveau. Il est là devant vos yeux, et c’est ça. Tout s’emboite. Mais il manque une dernière étape : la découpe. Et là, la panique redémarre, la peur du mauvais geste, du geste de trop, de ce geste qui fera tout basculer. Dessiner, comme découper, c’est savoir s’arrêter.


Jusqu’à présent, je connaissais les vidéos de Frédéric Lecomte. Des vidéos où il deshabille le blanc par exemple. Des vidéos où le découpage était déjà bien présent. Un découpage qui deshabillait l’image d’un surplus. Les vidéos, que l’on peut voir aussi en ce moment à la galerie, ont cette singularité toute particulière que je n’ai pu m’en décoller. Elles ont cette force qu’elles intriguent le spectateur, qu’elles l’hypnotisent vers un ailleurs. Les vidéos ne sont pas des clips, les vidéos sont celles d’un dessinateur qui joue avec des images animées volées sur l’écran de télévision. Découper, que ce soit avec la lame d’un cutter ou à l’aide d’un logiciel informatique, reste de l’ordre du dessin. Dessiner comme découper c’est choisir.


Dessiner c’est bien beau, mais quand on en a l’idée c’est bien plus beau. Dessiner pour vivre. Dessiner pour d’autres. Dessiner ce que l’on ne peut voir avec nos propres yeux, mais dessiner ce que nos mains, elles, percoivent. Juste un noeud de fines lamelles de papier pour symboliser le quotidien de Gaza, un noeud qu’on ne saurait défaire, un noeud bien serré pour Gaz-à-feu. Représenter le monde, le présenter une nouvelle fois, le présenter d’une nouvelle manière, mais toujours le dessiner.


Mais voilà, parfois le dessin ne fonctionne pas, il ne plait pas, il est bancal. On le déchire. Et c’est une fois déchiré que le dessin redevient stable, qu’il plait de nouveau, qu’il devient enfin efficace. Et la déchirure fait l’intervalle de ce dessin écorché, où la police fait front sous ses boucliers, où les révoltés font face avec de simples pavés. Pour crier. 


Il y a du corps, il y a du sang, il y a de la chair dans les dessins de Frédéric Lecomte, nettement du côté des insurgés, nettement du côté des marginaux, des petits, de ceux qui se défendent avec ce qu’ils ont sous la main. Faire avec ce que l’on a sous la main, pour survivre. Certains se battent comme d’autres bricolent. Dessiner pour survivre, pour vivre mieux, pour vivre.

 

Stéphane Lecomte, 2010

Colmar, vidéo Michel Le Bayon 2001